Richard Rooney avait renoncé aux prévisions de marché, jusqu’à ce qu’un graphique saisissant le fasse changer d’avis. Dans « Observations depuis la planète Terre », il se penche sur les tendances qui façonnent les marchés aujourd’hui, sur ce qui pourrait survenir lorsqu’elles finiront inévitablement par entrer en collision, et sur ce que cela signifie pour les entreprises qui fournissent les biens essentiels à la vie humaine.
Vers la fin de 2025, je me suis laissé tenter par un exercice de synchronisation du marché. Après deux années marquées par un écart aussi spectaculaire que douloureux entre les rendements de Burgundy et ceux des grands indices, mon instinct de vieux routier des marchés me soufflait qu’une telle divergence ne pouvait durer éternellement. Le moment me semblait venu de rédiger un texte modeste, quoique légèrement partisan, soulignant ce constat, tout en reconnaissant la puissance du cycle technologique actuel et en adoptant un ton prudemment optimiste à l’égard de nos portefeuilles. Avec un peu de chance, le retour tant attendu d’un certain équilibre dans les marchés ferait paraître « Un jeu différent » raisonnable et sensé, sinon prophétique. La voix de l’expérience serait de nouveau entendue et respectée dans le royaume.
La première moitié de 2026 me rappelle plutôt ce vieux dicton anglais voulant que, lorsqu’on croit avoir touché le fond, on y découvre une trappe.
Les marchés ont trouvé de nouvelles raisons d’être optimistes en 2026. Les prix des combustibles fossiles, qui s’étaient jusqu’alors montrés relativement sages, ont brusquement bondi à la suite du périple iranien de M. Trump. Au même moment, l’essor de l’intelligence artificielle (IA) a déclenché un véritable supercycle d’investissement dans les puces mémoires et les processeurs de toutes catégories. Les titres défensifs ont de nouveau été mis sous pression, liquidés pour acheter des titres jugés plus exaltants. Cette tendance a culminé avec le plus important premier appel public à l’épargne de l’histoire : SpaceX a vendu 5 % de son capital pour 75 milliards de dollars. L’émission a été sursouscrite plusieurs fois. M. Musk doit regarder ses banquiers d’investissement avec un certain agacement devant tout l’argent qu’ils ont laissé sur la table. Une vente de seulement 3 % ou 4 % aurait suffi pour lever les mêmes 75 milliards de dollars, tout en consolidant davantage son statut de billionnaire.
Découragé, votre chroniqueur a alors pris la résolution de ne plus jamais tenter de prévoir ou de synchroniser les marchés. Du moins jusqu’à ce que le graphique suivant attire son attention.
FIGURE 1 Pondération boursière (super-secteurs) : États-Unis


Le graphique répartit les marchés en trois grandes catégories : la technologie, les secteurs cycliques traditionnels et les secteurs défensifs. Le poids de la technologie augmentait déjà de façon soutenue, ce qui n’étonnera personne, mais il s’est envolé au cours des derniers mois. Les secteurs cycliques sont demeurés relativement stables. En revanche, le poids des secteurs défensifs, principalement les entreprises liées aux soins de santé et à la consommation, a chuté de façon marquée. Jamais, dans l’histoire moderne, les segments défensifs n’ont occupé une place aussi modeste dans les marchés. L’essor de la technologie les a éclipsés. Le navire avance de plus en plus vite, mais personne ne vérifie les canots de sauvetage.
À mes yeux, trois grands thèmes dominent aujourd’hui le paysage du placement. Le premier, et le plus ancien, est la transition vers une économie mondiale plus électrifiée et moins dépendante du carbone. Cette tendance montrait des signes d’essoufflement jusqu’au conflit avec l’Iran et à la fermeture du détroit d’Ormuz. Les pays d’Asie du Sud, d’Asie de l’Est et d’Europe qui dépendent des importations d’énergie ont reçu un rappel brutal de leur vulnérabilité stratégique. Le Japon, la Corée du Sud, la Chine, l’Inde et l’Asie du Sud-Est se préparent sans aucun doute à investir massivement dans l’énergie éolienne, l’énergie solaire, le nucléaire et le stockage par batteries. L’Europe devra faire de même.
Le deuxième thème est celui de la défense. L’invasion de l’Ukraine par la Russie et le ton plus ferme adopté par l’administration Trump envers ses alliés dépendants ont entraîné une forte hausse des commandes de navires, d’aéronefs et de systèmes d’artillerie conventionnels, sans oublier les drones de toutes tailles, de toutes formes et de tous niveaux de sophistication. L’intelligence artificielle et les infrastructures technologiques font également partie intégrante de cette dynamique.
Enfin, il y a le déploiement massif de l’intelligence artificielle, sujet sur lequel tant de choses ont déjà été écrites. Sans nous attarder davantage à la question, l’ampleur des investissements engagés défie l’imagination.
Ces trois tendances exigent des investissements qui se mesurent en points de pourcentage du PIB mondial plutôt qu’en simples montants. Ensemble, elles forment un puissant afflux de dépenses qui devra être financé d’une façon ou d’une autre. Et, comme dirait Hamlet, c’est là que le bât blesse 1. Les deux premières tendances reposent principalement sur des gouvernements ou sur des industries réglementées à caractère quasi gouvernemental. Or, il n’existe aujourd’hui aucun grand État dont les finances inspirent véritablement l’envie. Quant à l’essor de l’intelligence artificielle, il est financé par les hyperscalers, dont la puissance financière est indéniable, mais qui empruntent néanmoins des centaines de milliards de dollars à l’échelle mondiale.
Je crois que ces trois tendances ne pourront pas coexister indéfiniment. Elles finiront inévitablement par entrer en collision et quelqu’un devra établir des priorités et rationner le capital, la technologie, ou les deux à la fois. Depuis le traité de Westphalie en 1648, les acteurs les plus puissants sur Terre sont les États-nations. Je leur accorde de bonnes chances d’arbitrer ce processus. Les victimes les plus probables seront les entités non souveraines, solvables et impopulaires. Voilà qui ressemble étrangement à une description assez juste des princes de la technologie et de leurs entreprises.
Lorsque ces trois tendances convergeront, il sera particulièrement avantageux de détenir des entreprises qui fournissent les biens et services essentiels à la vie quotidienne. Les marchés et l’économie auraient bien besoin qu’on leur rappelle cette réalité. D’ici là, nous pouvons continuer à rêver de capacités quasi divines et de voyages au-delà de notre planète. Après tout, cela fait aussi partie de la nature humaine.
Références :
1. Hamlet (Acte 3, Scène 1)
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