Depuis quelque temps, la volatilité des marchés s’est intensifiée en réponse à des changements profonds du contexte économique et géopolitique. En parallèle, les investisseurs réévaluent l’impact potentiel de l’IA sur certains segments du secteur technologique. Cette nouvelle perspective révèle des angles morts que les investisseurs patients pourront exploiter.

Dans cette entrevue, le chef des placements Andrew Iu partage la perspective de notre équipe de placement quant aux facteurs à l’origine de ce repositionnement et aux occasions qui en découlent.


Depuis quelques années, l’émergence des technologies d’IA générative comme ChatGPT suscite l’enthousiasme par son potentiel transformateur, stimulant ainsi les valorisations d’un large ensemble d’entreprises, comme les sociétés de logiciels et de bases de données. Or, au cours des derniers mois, les titres de bon nombre de ces entreprises ont fléchi alors que les investisseurs font preuve de plus de discernement à l’égard du potentiel de l’IA et des risques de perturbation de certains modèles d’affaires.

Dans un contexte où les outils d’IA gagnent en capacité, les investisseurs cherchent à distinguer les sociétés les plus exposées à ces bouleversements de celles qui disposent des attributs nécessaires pour soutenir leur croissance, préserver leur pouvoir de fixation des prix et défendre leurs avantages concurrentiels.

Afin de mieux comprendre les moteurs de cette réévaluation et ses implications pour Burgundy et nos clients, nous avons rencontré le chef des placements, Andrew Iu.

Que se passe-t-il actuellement pour les sociétés de logiciels et de bases de données ?

Andrew Iu (AI) : Le marché commence à intégrer, de manière plus explicite, que l’intelligence artificielle pourrait remettre en question certains fondements de ces modèles d’affaires. Trois dynamiques principales se dessinent.

La première touche aux barrières à l’entrée. Les outils d’IA permettent désormais de concevoir, adapter et déployer du code, et ainsi de développer un produit concurrent à une vitesse supérieure et à un coût moindre.

La deuxième concerne les modèles de tarification, en particulier ceux fondés sur le nombre d’utilisateurs. À mesure que certaines fonctions sont automatisées, la base d’utilisateurs pourrait se contracter, avec des effets directs sur la génération de revenus. Plus fondamentalement, l’émergence d’agents remplaçant les individus vient potentiellement diminuer les frictions associées à l’adoption de nouveaux outils.

La troisième dynamique porte sur les bases de données. Les progrès de l’IA invitent à réexaminer la solidité de certains avantages concurrentiels, notamment dans les modèles d’affaires reposant sur l’agrégation et le traitement de données. Là encore, le marché commence à distinguer plus finement ce qui relève d’un actif réellement différenciant de ce qui n’était, peut-être, qu’un avantage transitoire.

Quelle est l’ampleur de cette réévaluation ?

AI : Elle est significative. Au début du mois de mars, parmi les entreprises américaines que nous surveillons de près, les sociétés tirant des revenus de données financières, comme les bourses, et les sociétés de logiciels avaient reculé de plus de 30 % à 40 % en moyenne par rapport aux sommets des derniers mois.  Ce mouvement met en lumière le degré d’optimisme qui avait été intégré dans les cours. Autrement dit, l’ampleur de la baisse est, en grande partie, le miroir de celle de la hausse précédente. Lorsque les attentes sont trop élevées, le moindre doute suffit à réintroduire de la dispersion et à accélérer le processus de réévaluation.

Il convient également de noter que Burgundy n’était pas fortement exposée aux sociétés de logiciels avant ce repli. Notre discipline en matière de valorisation nous avait conduits à rester en retrait d’une partie de ces sociétés durant la phase ascendante, lorsque les niveaux de prix ne nous semblaient pas offrir une marge de sécurité adéquate.

S’agit-il d’un problème structurel pour l’ensemble du secteur ?

AI : Il y aura des perdants, mais il serait réducteur d’en conclure que l’ensemble du secteur sera fragilisé. Le marché tend actuellement à traiter ces sociétés comme un bloc homogène. Lorsque les ventes deviennent indiscriminées, des écarts pourtant fondamentaux en matière de qualité et de résilience peuvent être temporairement négligés. Certains modèles d’affaires font face à des défis réels, mais d’autres présentent des caractéristiques durables qui sont plus difficiles à perturber que ne le suggèrent les manchettes. La capacité de séparer le bon grain de l’ivraie devient donc essentielle.

Comment établissez-vous cette distinction ? Quels facteurs confèrent encore un avantage aux sociétés de logiciels ?

AI : Plusieurs caractéristiques se démarquent.

La première tient à l’expertise sectorielle approfondie. Certaines solutions logicielles sont profondément intégrées aux opérations quotidiennes et reflètent des décennies de connaissances propres à un secteur. Même si le changement de fournisseur devient techniquement plus simple, reproduire cette expertise demeure nettement plus complexe. Nous retrouvons ce type de sociétés dans nos portefeuilles régionaux, notamment à travers des ajouts récents, comme le conglomérat technologique américain Roper Technologies et la société canadienne de logiciels de communication Lumine. Notre placement de longue date dans l’entreprise allemande de logiciels SAP en est un autre exemple.

La seconde caractéristique concerne les données difficiles à reproduire. Dans les secteurs réglementés, les données ne peuvent être reconstituées aisément par de nouveaux entrants, même dotés d’outils d’IA avancés. Les agences d’évaluation du crédit et les institutions financières évoluent dans des cadres réglementaires stricts qui protègent la confidentialité. La constitution d’un ensemble de données concurrent demeure, dans ce contexte, particulièrement complexe. La récente correction nous a permis d’investir dans Experian, une société britannique spécialisée dans les données et les rapports de crédit aux consommateurs, qui bénéficie de cet avantage.

Enfin, la précision et la confiance restent essentielles. Dans des domaines comme le droit, la médecine ou la finance, le coût de l’erreur est élevé. Certains fournisseurs d’information reposent sur des contenus validés par des experts et soigneusement structurés. Lorsque les risques liés à une erreur professionnelle sont importants, la fiabilité et la précision priment sur la rapidité d’exécution. Nous avons récemment investi dans Thomson Reuters, basée au Canada, ainsi que dans Wolters Kluwer, basée aux Pays-Bas, dont les bases de données sont utilisées par des professionnels et validées par des experts. Ces deux sociétés illustrent bien l’importance accordée à la fiabilité de l’information.

Ces entreprises technologiques auront-elles le temps de s’adapter ?

AI : Dans bien des cas, oui. Les entreprises dotées d’une expertise interne, de données exclusives et de marques reconnues ne restent pas immobiles. Elles disposent des ressources et des relations clients nécessaires pour développer et déployer leurs propres capacités en IA. Bon nombre d’entre elles opèrent également dans le cadre de contrats à long terme, ce qui leur procure une stabilité des résultats et le temps nécessaire pour adapter leurs produits à l’évolution technologique. Ces relations leur offrent souvent la latitude nécessaire pour intégrer de nouvelles capacités avec moins de perturbations.

Bloomberg, un outil de recherche central pour notre équipe de placement, en est une illustration concrète. L’entreprise a récemment introduit un agent d’IA au sein de notre environnement de travail. Il s’agit d’un point de départ prometteur, bien qu’il ne soit pas encore aussi rapide qu’il pourrait l’être. Cela étant dit, les données propriétaires de Bloomberg, la profondeur de son intégration et ses standards élevés en matière de précision lui confèrent un avantage déterminant. Ces éléments lui donnent le temps de s’améliorer et de demeurer un outil hautement pertinent pour nos gestionnaires de portefeuille et nos analystes.

Comment l’équipe de placement de Burgundy s’adapte-t-elle à l’évolution rapide de l’IA ?

AI : Les avancées en matière d’intelligence artificielle se déploient à un rythme soutenu, parfois hebdomadaire, voire quotidien. Comprendre leurs implications fait partie intégrante de notre processus de recherche. Notre équipe de placement expérimente activement avec de nouveaux outils et partage ses observations à l’interne, de manière informelle comme lors de nos réunions hebdomadaires.

Nous dialoguons également directement avec des experts du secteur. Récemment, nous avons invité deux spécialistes à discuter avec notre équipe, dont un ancien employé d’OpenAI, le développeur de ChatGPT. Ce type d’échange nous permet d’approfondir notre compréhension de l’évolution des systèmes d’IA et de leurs impacts potentiels sur différents secteurs. En pratique, cette démarche nous aide à mieux qualifier les risques et les occasions. Elle éclaire à la fois notre analyse des sociétés en portefeuille et notre évaluation de celles que nous suivons de près.

Que devraient retenir nos clients dans un tel contexte ?

AI : Nous comprenons que les épisodes de volatilité puissent être déstabilisants, d’autant plus lorsque les manchettes laissent entendre qu’un secteur entier pourrait être perturbé. Malgré cette incertitude, nos principes guident toujours notre démarche disciplinée et ancrée dans le long terme. Celle-ci repose sur une analyse approfondie des entreprises, centrée sur la qualité de leurs activités, la compétence des équipes de direction, la solidité du bilan financier et le niveau de valorisation.

Pour l’investisseur patient, ces périodes peuvent créer des occasions. Nous consacrons beaucoup de temps, parfois des années, à analyser les sociétés avant d’y investir. Ces dernières années, plusieurs sociétés de logiciels et de données que nous aurions souhaité détenir sont demeurées en dehors de nos portefeuilles en raison de valorisations trop élevées. Toutefois, lorsque le sentiment change et que les prix se réajustent, comme c’est le cas actuellement, ces mêmes sociétés de grande qualité peuvent devenir accessibles à des niveaux de valorisation plus en phase avec leurs perspectives économiques. En définitive, notre objectif est simple. Être prêts, avec conviction et discipline, lorsque ces occasions se présentent.

 


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